Internet, le monstre (n°2/x) : Les chefs du village veulent sa peau

Selon les politologues (j’adore ce mot) Ségolène a été battue lors de la présidentielle par Nicolas sur toutes les facettes de la communication. Sauf sur internet. En substance, pour les non initiés de la politologie, la télé pour Nicolas, Internet pour Ségolène. Mais comme pour le montre de Frankenstein, le monstre Internet est en danger. Les chefs du village veulent sa peau. Lire le chap. précédent : Où l'on parle de Frankenstein.

Donc Ségolène aurait gagné la bataille d’Internet. Pas si sûr. En y regardant bien, les militants des deux camps ont trollé les blogs et les journaux en ligne de la même manière, en utilisant les mêmes techniques : La propagande ou la virulence. Derrière des pseudos choisis comme « Nadia93 », une malignité de cours d’écoles : « j’ai toujours voté à gauche, mais là, je vais voter Sarko parce que … ».

Je pencherai plutôt pour un avantage tiré d'un slogan « Désir d’avenir » et d’une forme subtile de communication passant par exemple la mise en avant de ses enfants comme avatar de sa modernité affichée. Qui n’a pas vu un de ses fils, à la télé, derrière un ordinateur, conduire la campagne de la « Ségosphère ». Finalement, sa vraie victoire sur internet ne se résumerait-elle pas à un slogan et des passages à la télé associant dans les esprits l’outillage de notre temps à son nom ? Somme toute du classique, via le medium TV encore roi. Au moins encore pour un temps. Maintenant prenons la peine de regarder www.sarkozy.fr, le site de campagne toujours actif de Nicolas Sarkozy et www.elysee.fr l’officiel de la fonction. Ce sont les mêmes, dans la forme et le fond, toujours des vidéos essentiellement en provenance du télévisuel maîtrisé. Nicolas Sarkozy ne croit donc pas en Internet pour sa communication. Il recycle. Et pourtant, c’est ce médium qui porte la plus grande part de responsabilité de sa chute de popularité. Qui peut imaginer que notre Président, hilare après une rencontre avec Poutine, aurait pu être vu de tous bafouillant et submergé de borborygmes ? Qui peut imaginer, il y a quelques années, le « Euh, hein, euh… vas-y descends » entendu au 20h00 ? Qui peut encore penser que le « Pov’ con » d’un Président shooté de fatigue (au moins) aurait pu être décortiqué par la plupart des français via le poste de télévision ?

Avant la déferlante Internet, ce qui ne passait pas à la télé n’existait pas. Ce qui apparaissait dans la lucarne avait une réalité. Maintenant, le quotidien « Le Monde » n’est plus la seule trame de préparation du contenu rédactionnel des journaux télévisés. DailyMotion ou YouTube en sont aussi des acteurs. La télé est maintenant une victime contrainte d’avouer sa faute, d’un relais tardif, toujours d’environ trois ou quatre jours, du comportement de notre chef d’état.

Sarkozy, moins maître des média institutionnels, est devenu une victime du monstre incontrôlable. Pour le moment personne ne peut arrêter sa déferlante de nuisances. En effet, il suffit d’un témoin et des relais pour déclencher l’apocalypse ; tout un chacun peut être maintenant être un contributeur de l’information sur Internet.

On pourrait craindre dans un avenir à la Orwell ou à la Huxley, ou encore comme cela se passe déjà en chine, qu’il y ait la volonté du pouvoir en place de contrôler les moteurs de recherches ou les plateformes de blogs. Quand il s’agit de sociétés commerciales, offrant des services à l’internaute,  les moyens de pression sont toujours possibles. Sous une forme ou sous une autre ils commencent à émerger (par exemple TF1 contre DailyMotion ou YouTube ). Mais pour quelques 100aines d’euros, et un peu de savoir faire, on peut aussi se construire son propre serveur internet et être un propulseur de contenus. Contrôler chaque émetteur devient alors difficile, voir impossible.

Pour le moment, seul l’asservissement des fournisseurs d'accès (Wanadoo, Free, etc.) par le pouvoir pourrait contraindre la diffusion et la réception d’une information alternative. Une main mise sur les tuyaux serait immanquablement la marque d’une démarche dictatoriale. Et de vouloir tuer le monstre.

C'est pourquoi le projet de loi sur la lutte anti piratage initiée par les "accords Olivennes ", validés début avril par Sarkozy,  Albanel et Lagarde, est dangereux. Il doit être présenté aux parlementaires en juin. Le texte entend notamment créer la Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet (Hadopi). Elle aura notamment pour mission d'imposer le filtrage des flux de données aux fournisseurs d'accès. La démarche, prévoyant une méthode d'avertissement, irait jusqu'à la fermeture de l' abonnement et/ou des poursuites judiciaires. Demander à M. Olivenne, patron de la Fnac, de conduire une réflexion sur le piratage et la protection des droits d'auteur est déjà une provocation.

Imaginer que Sarkozy est conduit uniquement par la volonté de porter la peur et d’accentuer le sentiment de culpabilité auprès des internautes, et ainsi protéger les intérêts des majors et autres distributeurs de loisirs, est un pari risqué pour l’avenir. Ailleurs, l'enjeux du contrôle et de l'écoute des tuyaux, lui, est fondamentalement à surveiller.

Heureusement, le "filtrage" demandé aux fournisseurs d'accès pour être efficace leur serait financièrement exorbitant et finalement contournable par les internautes avertis. Et sur Internet on est rapidement un internaute averti. Et encore heureusement, Sarkozy, grand dirigeant sachant s’entourer, ne doit pas faire ses emplettes à la Fnac ; sinon il en connaîtrait la qualité des conseils.

(La suite à venir : Où l'on parle du comportement modifié des villageois au contact du monstre, etc.)